Un désespoir de photographe : les vitraux modernes de Reims

Par Charles VASSALLO

juillet 2014

Quand on s’enfonce dans la nef de la cathédrale de Reims, l’œil est vite attiré par les couleurs stridentes des vitraux modernes de Imi Knoebel qui déchirent l’obscurité. L’image ci-contre ne restitue pas vraiment la brutalité de cette expérience sensorielle. Certes, j’ai utilisé un montage HDR pour mieux restituer l’environnement architectural (dans la réalité, on est tellement hypnotisé par la violence des couleurs qu’on ne voit quasiment rien de ce qui les entoure), mais il ne faudrait pas croire que cette technique ait affadi le contraste du vitrail. Tout simplement, celui-ci échappe totale­ment au photographe, non pas parce que son appareil serait incapable de l’enre­gistrer, mais parce qu’aucun procédé de diffusion ou de repro­duc­tion actuel ne peut le restituer.

Si on ne prend aucune précaution particulière dans le traitement de l’image RAW, on obtient des images du vitrail comme ce qui suit. A droite, on a le rendu dans l’espace Prophoto, donc avec toutes les informations couleur que l’appareil a pu capter — mais évidemment, vous ne voyez que ce que votre écran vous laisse voir. A gauche et au milieu, on a le résultat de la conversion dans les espaces sRGB ou Adobe-98… et il y a toutes les chances pour que vous ne voyiez guère de différences entre les trois versions, même si vous avez la chance de disposer d’un écran à grand gamut (c.à.d. restituant plus de 95% du l’espace Adobe-98).

Dans le cas très particulier de cette image «extrême», on peut se douter qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la distribution des couleurs, notamment dans les bleus. On soupçonne qu’il y a des nuances à y distinguer mais qui nous échappent. Les histogrammes confirment une anomalie, qui sont partiellement surexposés en sRGB ou Adobe-98, et absolument pas en Prophoto : les conversions de profil ne se sont pas bien passées. Le problème vient des couleurs de l’image qui ne sont pas dans les gamuts sRGB ou Adobe-98… et qui en sont tellement loin qu’on ne se rend pas bien compte de la perte des couleurs quand on fait la conversion.

Dans le cas très particulier de cette image «extrême», on peut se douter qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la distribution des couleurs, notamment dans les bleus. On soupçonne qu’il y a des nuances à y distinguer mais qui nous échappent. Les histogrammes confirment une anomalie, qui sont partiellement surexposés en sRGB ou Adobe-98, et absolument pas en Prophoto : les conversions de profil ne se sont pas bien passées. Le problème vient des couleurs de l’image qui ne sont pas dans les gamuts sRGB ou Adobe-98… et qui en sont tellement loin qu’on ne se rend pas bien compte de la perte des couleurs quand on fait la conversion.

Le bleu à l’extrémité des points jaunes indique vraisemblablement qu’on arrive au bout de l’espace Lab discrétisé, autrement dit qu’il pourrait y avoir des jaunes encore plus saturés. De fait, dans cette image, la composante b va de -128 à +128, c.à.d. la totalité de l’espace possible dans Lab, et elle devrait même aller au-delà.

A défaut de ColorThink pour faire ce genre de visualisation savante, on peut demander à Photoshop s’il y a des couleurs qui ne supporteront pas la conversion en sRGB ou en Adobe-98. Pour cela, une fois l’image en Prophoto ouverte, allez au menu Affichage> Format d’épreuve> Personnalisé et prenez Adobe-98 comme «périphérique de simulation» (autrement dit, comme profil de sortie) ; puis lancez le menu Affichage> Couleurs non imprimables. On obtient le résultat ci-contre, édifiant : presque tout est passé en gris, indiquant que quasiment aucune couleur n’est dans Adobe-98. En d’autres termes, quasiment rien de ce qu’on voit de nos photos ne correspond à la réalité.

En quelque sorte, la situation étant parfaitement désespérée, on pourra faire ce qu’on veut ! Par exemple, si on estime qu’il y a des nuances dans les bleus qu’il serait bon de marquer, on pourra tenter une désaturation partielle sur les bleus (à partir de l’image en Prophoto) jusqu’à obtenir ce qu’on estimera le mieux ; on convertira ensuite en sRGB ou Adobe-98. L’image ci-contre a été obtenue de cette façon.

Une autre possibilité sous Camera Raw est de modifier fortement la température de couleur, sans autre fondement logique que le souci d’arriver à l’image la plus plaisante possible.


Bien que je n’aie pas pu en trouver d’écho sur Internet, il semble que l’accueil par le public rémois des vitraux d’Imi Knoebel ait été assez réservé (ça se passait en 2011). Entre autres, on s’est plaint que l’agressivité de leurs couleurs «tue» les vitraux voisins et beaucoup plus populaires de Marc Chagall (qu’on ne peut toutefois pas voir en même temps ; installés en 1974). Bien évidemment, je n’ai aucune autorité pour en disserter ici et je n’en dirai pas davantage, mais mes réflexes de photographe m’ont naturellement poussé à prendre des photos afin de pouvoir étayer plus tard une conversation sur le sujet. Las ! On l’a vu, les vitraux de Knoebel sont impossibles à reproduire, mais ceux de Chagall aussi !

On voit ci-dessous trois versions d’un de ces vitraux ; comme auparavant, la version originale en Prophoto est à droite et ses conversions en sRGB et en Adobe-98 sont à gauche et au centre.

Si vous n’avez pas de moniteur à grand gamut, les trois images devraient être à peu près identiques, comme pour le vitrail de Knoebel. Par contre, si vous en avez un, la version sRGB devrait se distinguer par des verts et des cyans moins saturés que dans les deux autres versions et cela s’explique par la position de ces verts et de ces cyans dans l’espace des couleurs (ci-contre). Comme précédemment, la figure montre les espaces Adobe-98 et sRGB.

On voit que les verts et le cyans débordent largement du gamut Adobe-98, mais à un endroit où les espaces sRGB et Adobe-98 sont fortement éloignés l’un de l’autre et c’est pourquoi la différence de rendu entre ces deux espaces est cette fois aisément perceptible. Il n’en reste pas moins que même Adobe-98 est loin du compte pour restituer correctement ces verts et ces cyans qui constituent une très forte proportion du vitrail.

Pour l’anecdote, j’ai trouvé dans ma photo un vert RVB=(15,204,130) (en Prophoto) qui correspond à des Lab théoriques (75,-152,23)… La figure précédente suggère bien que les verts sont tronqués par la limite pratique -128 pour a.

Autres vitraux

A la suite de ces émotions fortes de colorimétriste, je me suis demandé si ces couleurs extrêmes n’étaient pas une banalité dans l’univers du vitrail — auquel je ne m’étais jamais particulièrement intéressé jusqu’ici.

Lors de la même visite de la cathédrale de Reims, j’avais aussi noté «le vitrail du Champagne», créé en 1954 à la gloire du divin breuvage (et sponsorisé par ses négociants). On en voit ci-dessous un détail. Si vous passez la souris sous l’image, toutes les couleurs en dehors d’Adobe-98 passent en gris : tous les bleus profonds, les rouges vifs et quelques jaunes — à droite, la visualisation 2-D des couleurs par ColorThink corrobore cette constatation. En tout, ça fait une grosse partie du vitrail !

A nouveau, on a des bleus bloqués à b=-128 ; on observe aussi des rouges sombres au-delà de a=120. A noter que l’image a été convertie en sRGB et qu’il sera donc inutile d’y chercher ces couleurs.

Du coup, une fois rentré chez moi, je suis allé voir de plus près les vitraux de ma petite église bretonne, beaucoup plus anciens (1869, selon wikipedia) et bien moins prestigieux. Ci-dessous un détail, où vous êtes priés de voir Saint Brieuc et Saint Tugdual, fondateurs (semi) légendaires de l’Eglise en Bretagne ; toutefois, ce n’est pas pour cela que j’ai pris la photo, mais pour ses couleurs. Passez la souris sur le vitrail : tout ce qui passe en gris correspond à des couleurs en dehors d’Adobe-98. Cela correspond à certains jaunes, certains rouges et surtout aux bleus, qu’on retrouve sur la visualisation sur la droite — notamment, on y voit encore des bleus bloqués à b=-128.

Pour finir…

Tout article qui se respecte doit se terminer par une conclusion. Dans ma rencontre avec les vitraux de Knoebel, je pourrais rappeler la satisfaction intense d’avoir enfin rencontré un objet qui démontre la validité de la prédiction de Lindbloom, qu’il existe des couleurs réelles qui ne rentrent pas dans l’espace Lab tel qu’on le pratique tous les jours (sans le savoir, pour la plupart)… mais je conçois que ce plaisir tout intellectuel soit difficile à partager. D’autre part, il est fort possible que ces couleurs extrêmes ne soient pas numérisées de manière très précise par l’appareil photographique ; il conviendrait alors d’être prudent dans la confiance à accorder à cette première conclusion.

Je dirai donc simplement que les couleurs extrêmes (comprendre : en dehors du gamut Adobe-98) sont courantes dans les vitraux, surtout dans les bleus, et cela depuis très longtemps. Les vitraux modernes de la cathédrale de Reims montrent qu’on sait maintenant atteindre des saturations hors normes dans une grande variété de teintes.

Cela doit évidemment poser des problèmes à quiconque se mêle de photographier ces vitraux. Le problème n’est pas identifié explicitement dans un tutoriel que j’ai trouvé [1], mais on y conseille bel et bien de désaturer à l’occasion, ce qui va dans le même sens.

Incidemment, l’histoire en général du vitrail est tout à fait passionnante, et ça ne se réduit pas à ce qu’on voit dans les églises.